- Interroger l'espace comme enjeu de rapports de pouvoir ou de concurrences diverses et entrecroisées, confère une centralité à la problématique de l'appropriation de l'espace. Cette notion renvoie principalement à l'usage exclusif ou au contrôle de l'espace (la privatisation des espaces domestiques, la fermeture des gated communities, l'entre-soi des clubs selects, l'exclusion des indésirables par delà les frontières...), mais il ne faudrait pas négliger ses autres significations : l'aménagement et l'usage autonome, le sentiment d'être chez soi ou à sa place, l'association symbolique ou identitaire (commune ouvrière, quartier chinois, bar gay...), etc.
- Qui s'approprie les différents types d'espaces (urbains / ruraux, centraux / périphériques, etc.) ? Grâce à quelles ressources l'appropriation ou l'attribution des espaces aux individus et groupes sociaux (par transmission ou assignation), ou au contraire leur expropriation ou mise à distance, sont-elles rendues possibles ?
- Quels sont les espaces les plus disputés ? Inversement, peut-on s'approprier des espaces dévalorisés ou stigmatisés, à l'image des quartiers d'habitat social ou dégradé ? Y a-t-il des espaces « inappropriables » et qu'en est-il par exemple des « institutions totales » : hôpitaux, prisons, camps, casernes... ?
- Quelles sont les différentes modalités ou stratégies matérielles et idéelles d'appropriation de l'espace (violences physiques, propriété ou autres dispositions juridiques, marquage symbolique, discours légitimes...) ? Et surtout, quels sont les rapports qu'elles entretiennent entre elles ? Ces stratégies se manifestent-elles toujours à travers le marquage de l'espace (architecture, signalétique, pratiques symboliques...) ou peuvent-elles rester « tacites » ?
- Mais les rapports de concurrence ou de pouvoir concernent aussi la qualification de l'espace, la production de sa valeur et non sa seule appropriation. D'autant plus que les notions de valeur, de (dé)valorisation, etc. renvoient à des constructions sociales (non à des propriétés naturelles), ayant de multiples facettes (non univoques), variables non seulement selon les sociétés et les époques, mais également au sein d'une même société.
- Comment passe-t-on du classement comme simple découpage à la hiérarchisation, des différences spatiales aux inégalités sociales ? Comment valorisations et dévalorisations s'articulent-elles à chaque échelle spatiale (habitat, quartier, ville, région, territoire national...), mais aussi entre ces différentes échelles ? Et comment contribuent-elles à les construire ?
- Quelles sont les différentes formes (économiques, fonctionnelles, esthétiques, symboliques, affectives...) de hiérarchisation des espaces ? Sont-elles cumulatives ou au contraire exclusives et contradictoires, ou encore elles-mêmes hiérarchisées ?
- Comment chacune de ces formes de valeur évolue-t-elle dans le temps, de sa production à sa disparition, en passant par sa diffusion ou objectivation ? Comment peut-elle s'inverser (et selon quelle temporalité), comme dans le cas de la patrimonialisation/gentrification de certains quartiers ou de l'application de la notion de risque à certains espaces (catastrophe, évolution des perceptions, des documents d'urbanisme...) ?
- Qu'est-ce qui fait, ou plutôt qui fait (ou défait) la valeur des lieux et espaces ? Quel est le rôle des ménages, de l'État et des collectivités locales (à travers les politiques de logement, les politiques urbaines, sociales, scolaires...), mais aussi des médias (des chaînes nationales de télévision à la presse locale), des autres entreprises (stratégies de localisation, d'embauche, discriminations...), des associations, etc., dans cette fabrication ? Quelle est la part de domination, ou au contraire de résistance et de « quant à soi » des individus et groupes sociaux, notamment les plus démunis ?
Bref, comment la valeur circule-t-elle et se transmet-elle (ou pas), d'un individu ou d'un groupe à un autre, mais aussi d'un groupe à un lieu, d'un lieu à un individu, d'une dénomination à une autre... ?
À ces questionnements, non exclusifs d'autres propositions du même ordre, il nous semble important d'ajouter un axe plus réflexif et historiographique sur le regard et les pratiques des « savants » : outre les jugements de valeur portés sur les groupes et espaces qu'ils étudient, quels sont les rapports entre les catégorisations « savantes » et les catégorisations « ordinaires » ou « indigènes » ?
Le lien que l'on peut imaginer entre ces découpages du social et les divisions de la recherche en disciplines et spécialités, rend plus cruciale encore la rencontre de l'ensemble des sciences sociales, aujourd'hui plus attentives à la dimension spatiale : géographie, histoire, sociologie, ethnologie, sociolinguistique urbaine, histoire de l'architecture, économie, science politique, droit... De même que le dialogue doit s'instaurer entre les spécialités fondées sur des terrains de recherche (études urbaines, rurales, et maintenant périurbaines) ou sur des aires géographiques (États, continents ou régions du monde), de façon à favoriser les confrontations et si possible les comparaisons internationales.