Sommaire
- B.HUE - Présentation : Le temps des évidences
I - Ecritures spéculaires
- M.GONTARD - Pour une littérature bretonne de langue française
- T.GLON - Ecrivains de la "Recouvrance" (1960-1980)
- H.CARN - Georges Perros ou l'intégration poétique
- B.HUE - De Bohême en Rennanie. L'aventure bretonne de Milan Kundera
- J-Y.RUAUX - Romans policiers en Armorique : structures et représentations
- F.FAVEREAU - Pierre-Jakez Hélias, maître de l'histoire de vie
- Y.PELLETIER - Louis Guilloux, de Bretagne et du monde
- F.MORVAN - 1942 : Armand Robin / Boris Pasternak
- J-M.MORIO - Visages de Bretagne
- Entretien avec B.HUE - Albert Bensoussan et la Bretagne
II - Ecritures poétiques
- H.CARN - L'origine de la pierre
- MYRDHIN - Fréhel et la mort des fées
- M.DUGUE - Mer étale
- F.RANNOU - Pour Armand Robin
- E.VOLDENG - Extraits de "petite fugue îlienne"
- G.SOUBIGOU - L'île
- M.BOUËT- Sous le signe des grands oiseaux de mer
- D.RIOU - La péninsule du silence
- P.RANNOU - Un requiem breton
- J-M. MORIO - Rencontre avec Marcel Proust dans les salons du Faubourg Saint-Germain. Sur une musique de Reynaldo Hann
- C.HELARD-COSNIER - A cause de Marion ...
- M.GONTARD - Postface : Ecrire la Bretagne
- Auteurs : notices biographiques
Presentation :
Le temps des évidences
"Les Bretons francophones appartiennent de plein droit à la littérature française" (1)
En abordant le tournant des années soixante, la Bretagne entre
en modernité. Et trente ans plus tard, reprenant le constat de
Francis Favereau, on peut dire que la "Bretagne a beaucoup
changé, plus encore en termes d'image et donc de regard de soi
(et par conséquent d'identité subjective) qu'en termes
statistiques (...)" (2). Le renouveau identitaire revalorisant est
certain, la littérature en offre la preuve la plus manifeste.
"Quelle littérature ?" aurait-on dit naguère. Celle des
écrivains bretons qui, forts de leur double appartenance
culturelle, à la Bretagne et à la France, mettent
l'instrument linguistique qu'est le français au service de leur
création spécifique. Car il existe une littérature
bretonne francophone : première évidence.
Un auteur breton, écrivant en français, produit une
oeuvre qui est à la fois, mais pas au même degré,
française et bretonne. la littérature bretonne
d'expression française se définit donc comme une
littérature métisse : deuxième évidence.
Et nul ne contestera que ce qui fonde au premier chef l'identité
d'une oeuvre bretonne, c'est sa bretonnité : troisième
évidence.
Mais évidences et vérité n'ont-elles pas le
même sort ? "Vérité en deçà des
Pyrenées...", à moins que ce ne soit en
deçà du Couesnon. Car au-delà, est-il sûr
qu'il ne se rencontre pas de bons esprits pour prétendre que le
fait de recourir à une même langue occulte toute
possibilité de différenciation ? Moyen expéditif
de nier les différences, de refuser l'équation
"bretonnité = altérité".
Le présent volume n'a pas la prétention d'établir
un consensus universel en matière d'évidences concernant
la Bretagne. Son ambition, beaucoup plus modeste, a été
de réunir, sans a priori, sans préjugés de quelque
ordre que ce fût, un certain nombre de regards divers. Des
regards plutôt que des images. Des regards-textes : regards de
Bretons aussi bien que de non Bretons. Regards portés sur la
Bretagne contemporaine et plus particulièrement sur sa
littérature. Mais à l'occasion aussi, regards
portés sur la littérature consacrée à la
Bretagne par des écrivains venus d'ailleurs, de ceux que La
Borderie appelait des assimilés, et que Louis Tiercelin
préférait appeler des acclimatés.
Alors qu'une image est un arrêt du temps, une saisie
instantanée et brutale, le regard demande du temps, de la
patience. Il est, le plus souvent, signe de sympathie. Il est approche,
réflexion, pénétration, compréhension.
Deux types de textes sont réunis dans une perspective de
complémentarité, chacun éclairant l'autre : d'une
part, le regard critique de l'observateur face à l'aire
culturelle bretonne; d'autre part, le regard-texte, la création,
- écriture bretonne ou écrit sur la Bretagne - . "C'est
vrai qu'on ne voit bien les choses, qu'on les mesure à l'aune la
plus juste, que d'un peu loin", aime à rappeler l'auteur de
L'Echelle Séfarade (3) . C'est dire que dans les nombreux
regards rassemblés ici, la plupart étant portés de
très près, la focalisation dont Albert Bensoussan parle
en parfaite connaissance de cause. Mais quel regard, sinon le plus
proche et le plus intérieur, serait à même de
saisir, dans sa profonde complexité, la plus authentique
bretonnité ?
Le dialogue entre critiques et créateurs, entre Bretons et non
Bretons, contribuera peut-être - tel est du moins le voeu du
CELICIF - à dissiper les incertitudes, vraies ou voulues, dont
pourrait encore s'entourer la notion de littérature francophone
de Bretagne. Cette littérature, tout en enrichissant le
patrimoine français, s'affirme comme une littérature
différente, spécifiquement bretonne, mitoyennne, mieux :
métisse. "Le génie du peuple breton n'est pas romain".
Qui songerait, aujourd'hui, à contredire Louis Guilloux,
tantôt lapidaire, tantôt nuancé : "Que les Bretons
ne soient pas (...) tout à fait comme les autres, (...) cela est
vrai aujourd'hui comme cela l' a toujours été " ? (4)
Bernard HUE
(1) Jean Markale, "Littérature de Bretagne", in Europe, mai 1981, p.22
(2) Francis Favereau, Bretagne contemporaine, Langue, Culture, Identité, Skol Vreizh, Morlaix, 1993, p.71
(3) Albert Bensoussan, L' Echelle Séfarade, L'Harmattan, 1994, p.13
(4) Louis Guilloux, Préface à Souvenirs de Bretagne.
Photographies de Charles Lhermitte, 1911-1913, Chêne, 1984,
p.9Postface :
Ecrire la Bretagne
Postface
Ecrire la Bretagne
Tout travail collectif est une aventure. Et cet ensemble
n'échappe pas à la règle. On croit écrire
et faire écrire sur la Bretagne - sur une Bretagne que l'on
porte en soi - et elle vous échappe. Elle se
révèle autre qu'on l'a pensée. Autre qu'on l'a
rêvée. A la fois plus diverse et moins saisissable.
La rencontre avec des textes issus de regards différents, qui se
croisent sur ce qui devient dès lors un lieu imaginaire, a
quelque chose de singulièrement "dépaysant". On croyait
la tenir, cette terre secrète, patiemment édifiée
en soi-même, à coups de récits mémoriaux, de
contes et de légendes, de chansons héroïques, de
cartes postales, de luttes aussi. A travers une langue pour beaucoup
devenue opaque et pourtant familière. Maternelle et
étrangère. On la croyait ici. Mais c'est d'ailleurs
qu'elle fait signe.
Et c'est bien qu'il en soit ainsi. Que la Bretagne qui apparaît
dans ces pages soit à la fois multiple et sans visage. Comme
ceux qui ont contribué à cet ouvrage : poètes,
romanciers, essayistes, connus ou inconnus - journalistes, enseignants,
chercheurs, éditeurs - nomades ou sédentaires,
enracinés ou "acclimatés", rêveurs
d'identité ou baragouineurs, ouverts à l'aventure du
métissage.
Qu'on ne cherche donc pas, dans ces pages, l'expression nostalgique
d'un passé - à jamais révolu - pas plus que la
croyance en un quelconque héroïsme archaïque et
tribal. Notre passé a fini de nous obséder et nous nous
retrouvons devant un avenir muet, sans druides ni prophètes, ni
meilleurs ni pires que les autres.
Pas d'images folkloriques non plus, ou d'élégies
complaisantes avec granit et ajonc. Nous ne dormons plus dans les
lits-clos et le jean a, comme partout ailleurs, remplacé la
coiffe et les velours brodés.
Au contraire : l'humour, une forme d'auto-dérision,
d'auto-provocation, travaillent certaines écritures,
déplaçant la question de Morvan Lebesque : "Comment
peut-on être breton ?" - En commençant par nous
démythifier nous-mêmes.
Reste un esprit de résistance, un refus d'être
conformé, une manière d'être péninsulaire,
qui traversent les meilleures de ces pages. Et si l'on objecte que bien
des noms et non des moindres, manquent ici à l'appel, c'est que
notre projet s'apparente davantage à une prise de parole avec
ses lacunes et ses parti-pris, qu'à une anthologie exhaustive et
comme toujours commémorative.
Marc GONTARD